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 De l'Art de Décevoir. [PV Vladimir Sadovski]

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MessageSujet: De l'Art de Décevoir. [PV Vladimir Sadovski]   Mer 3 Oct - 10:31




« L'hérésie naît de l'oisiveté. »

Elle ne savait plus trop où ni quand elle avait entendu cette phrase, mais elle savait bien pourquoi elle lui revenait en mémoire. Cela devait bien faire plus de cent vingt ans. À l'époque, elle avait ri, avant de mordre dans le petit freluquet enlunetté qui lui avait jetée au visage. Elle n'aimait pas les maximes, car que son père en usait autrefois ; et celle-ci semblait en plus dépourvue de toute interprétation utile. Mais à présent, postée depuis le début de la nuit à la fenêtre de sa chambre à regarder les passants, prise d'un ennui mortel, elle se rendait compte de toute la portée de ces mots : l'oisiveté était nocive.

Elle était en effet inactive depuis bientôt deux semaines. Une semaine qu'elle se roulait dans le « luxe » – tout était relatif aux heures noires qu'Olide traversait – de sa chambre sans sortir ni faire quoi que ce soit d'autre que se nourrir d'un humain ligoté dans son placard, qu'elle tâchait de faire durer en ne le mordant pas trop fort, en ne le buvant chaque fois qu'un peu, en le nourrissant, &c. ; qu'elle tâchait de faire durer, disions-nous, pour respecter ses « bonnes résolutions ». Elle n'avait aucune envie de sortir, pas même pour chasser. L'oisiveté avait tout tué en elle ; sa vitalité de prédatrice, son intelligence comploteuse, ses sensations propices aux voluptés, jusqu'à son envie de s'extirper de la torpeur vicieuse qui lui semblait si douce d'abord.

Elle passa de la fenêtre jusqu'à son lit. L'existence à Olide lui paraissait fade depuis son arrivée. À quoi bon survivre s'il fallait à chaque instant taire ses désirs, nier ses plaisirs ? Les idées noires lui venaient alors qu'elle contemplait le plafond, abandonnée sur le matelas. Fade et ennuyeuse à mourir, oui... elle se mit à haïr les humains plus qu'à l'accoutumée. Tout était très évidemment de leur faute. La guerre, la disette, le renouveau trop lent à son goût, son ennui mortel, son apathie. Ah ! qu'elle avait envie d'en mordre un, de le saigner comme un goret, de se repaître de ses hurlements de bête, de le lacérer avec ses ongles sans le toucher avec ses dents, et puis de l'achever une fois seulement qu'il ne serait plus qu'une boule de nerfs à vif et de douleur... un frisson de volupté parcourut son corps entier alors que son imagination divaguait, et elle porta instinctivement la main à ses lèvres.

« Suffit ! cria-t-elle en se relevant d'un bond. Je vais finir par me donner appétit. »

Elle ouvrit son placard pour constater que son humain était mort. Dans un soupir méprisant elle choisit un manteau, referma la porte, sortit. Elle mangerait plus tard. Avec les pensées meurtrières était revenu un semblant de vitalité. Il lui fallait se sortir de cette chambre au luxe tout relatif. Se laisser emporter par l'air glacial du dehors. Marcher au hasard, sans penser, se laisser mener par ses propres pas jusqu'au secteur B. Passer devant le théâtre et avoir l'attention captée par une affiche des plus singulières. La lire du bout des lèvres... « Danse Macabre » ? Cela sentait la mauvaise tragédie écrite par un énième esprit tourmenté par cette presqu'apocalypse que l'Humanité venait d'essuyer. Mais, mue par un préjugé centenaire qui laissait croire qu'aller au théâtre était réservé aux élites, elle entra néanmoins – quoique dépourvue d'un réel intérêt pour la pièce – dans l'espoir de trouver là quelques personnes de bonne condition.

Son œil d'esthète, habitué au faste de la haute société, jugea incontinent l'endroit comme étant laid. Quid des splendeurs architecturales du Mariinsky à St Petersbourg, du Bolchoï de Moscou ? En comparaison, cette cave étroite n'était pas un théâtre. Les somptueux fauteuils qu'on se devait de trouver dans un tel lieu avaient laissé la place à de vulgaires bancs et des chaises ; la scène était une vulgaire estrade. Et n'importe quel décorateur d'intérieur savait que ce n'était pas une paire de rideaux rouges qui donnerait une apparence luxueuse à une cave à vin. Là où d'autres eussent pu trouver quelque magie à ce lieu qui pouvait sembler à certains égards mystérieux, Aleksandra ne nota que la griffe de la vétusté qui gagnait Olide entière.

Enfin, au moins il semblait y avoir là quelques personnes dignes d'intérêt au milieu du gibier, majoritaire dans la salle. Quelques frères nocturnes, certains mieux apprêtés que d'autres... un retint son attention, éveillant ses idées de prédatrice amoureuse. Il était assis au premier rang. Quoiqu'elle ne le vît pas – il était de dos –, il émanait de lui une aura qui attisait les instincts de la femme vampire. Alors elle eut un petit sourire, s'alla asseoir à côté de lui avec la démarche féline qu'elle réservait pour les jeux de charmeries en faisant bien en sorte de passer devant lui pour attirer son regard, cela sans mot dire.

« Lui, pensa-t-elle dans un sadique rictus intérieur. Il va casser mon ennui et m'offrir le plaisir de se mettre à genoux devant moi. »

Dans sa joie d'avoir trouvé un motif de distraction, elle négligea de surveiller l'heure, qui s'approchait de celle du repas...


Dernière édition par Aleksandra Krovojadnya le Sam 20 Avr - 17:28, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: De l'Art de Décevoir. [PV Vladimir Sadovski]   Ven 2 Nov - 22:36

Un coup d’œil par la fenêtre afin de considérer la météo : il faisait moche. Même le jardin, d’ordinaire si beau et somptueux, n’attira pas particulièrement le regard du vampire. Que pourrait-il faire d’une journée si communément ennuyeuse ? A vue d’œil pas grand-chose, il n’y avait aucune soirée, aucun bal, aucune réception d’organisés pour ce soir. Ne sachant pas comment s’occuper, Vladimir entreprit de lire une énième fois le « journal » d’Olide. C’était un bien grand mot pour désigner un tas de paperasse entassé et agrafé à la va-vite par de pauvres ouvriers qui n’avaient rien de mieux à faire. Il esquissa un léger sourire en remarquant l’annonce d’une pièce théâtrale au secteur B. C’était assez paradoxal vu la situation en ville. Qui pouvait bien fréquenter le théâtre alors que les trois quarts de la population n’avaient même pas chambre où coucher ? Vladimir Sadovski, bien sûr ! Cela lui parut tellement évident qu’il en rit. Donnant quelques indications et ordres à sa domestique tandis qu’elle lui enfilait docilement son imperméable noir, il attrapa les clefs de sa demeure et fila dehors en toute vitesse. Le vampire n’était absolument pas pressé d’arriver au théâtre. A vrai dire, il avait même tout son temps mais la sensation d’étouffement qui n’arrêtait pas de le tourmenter depuis quelques jours, parut soudain s’amplifier, au point qu’il eut presque l’impression d’en faire une crise de claustrophobie.

« Grrr, laissez-moi tranquille ! »

Il bredouilla ces paroles d’un air contrarié. Il n’y avait personne dans la rue. Les espèces d’illusions qui le harcelaient sans cesse en période d’ennui étaient revenues. C’était en partie pour cela que Vladimir aimait la fête. L’alcool n’avait plus vraiment d’emprise sur lui mais le parfum du sang l’enivrait toujours et dissipait totalement les chimères de son esprit : raison de plus pour toujours inviter quelques humains à ses réceptions. Il parvenait même parfois à en « voler » un ou deux sans que personne ne s’en aperçoive. Qu’en faisait-il ? Mrs Sheridan, sa femme de chambre, se chargeait de les vider de leur sang et de faire disparaître les corps dans la nature. De cette façon, le vampire pouvait se permettre de ne pas chasser pendant quelques jours à plusieurs semaines.

Le théâtre était assez petit, rien à voir avec les salles de réception auxquelles Vladimir était habitué. Cependant, il trouva le lieu pourvu d’un charme certain. L’odeur du liège lui chatouilla les narines, il se retint de tousser et d’un pas trop peu sûr, il s’avança jusqu’au premier rang pour en étudier les places. Il en trouva une qui lui convenait à merveille – ni trop au centre, ni trop au bord. Déboutonnant son imperméable, il s’assit dans ce siège qui lui parut bien peu confortable et attendit. De longues minutes passèrent, la salle commençait à se remplir peu à peu. Soudainement, son œil fut attiré par une silhouette… Qu’il jugea plutôt « exquise ». Elle passa devant lui d’une démarche élégante. Il remarqua bien vite que c’était à de la séduction sur mesure qu’il avait droit. Jugeant l’endroit inapproprié à ce genre de folâtreries, il n’accorda qu’un bref regard à la jeune femme, cependant non dénoué d’une certaine convoitise. Pourtant, quand elle se fut assise à son côté, le vampire se sentit provoqué. Avec une pointe de déception, il estima qu’il ne servait à rien de rentrer dans son jeu, et qu’il aurait tout son temps après la pièce qui allait commencer d’une minute à l’autre. S’étant retourné et lui ayant accordé un bref sourire dévoilant ses canines de prédateur bien assumé, il dirigea ensuite toute son attention vers la scène sombre qui ne demandait qu’à être animée.


Dernière édition par Vladimir Sadovski le Dim 7 Avr - 14:22, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: De l'Art de Décevoir. [PV Vladimir Sadovski]   Sam 9 Fév - 15:48

Monsieur n'avait daigné lui accorder qu'une attention moindre. À elle, Aleksanra Krovojadnya, la prédatrice des prédateurs eux-mêmes, la séductrice devant laquelle tous se mettaient à genoux pour un sourire, un morceau d'épaule découvert – et qui finissaient brisés en mille morceaux, nageant dans leur frustration d'avoir été invités, puis rejetés –, Monsieur lui résistait ! À cette idée elle se fendit d'un petit sourire en coin ; cela lui plaisait. Les proies difficiles étaient ses préférées ; car si l'homme se soumet facilement, le divertissement n'en est qu'amoindri. Où est le sport lorsqu'il n'y a qu'à se pencher pour cueillir ?

Elle se mit à le détailler à loisir, songeant à quelle sauce elle allait le manger ; et à dire vrai, en plus de posséder une aura irrésistible et de lui apporter un défi, il s'avérait charmant d'apparence. Aleksandra avait noté son léger sourire, et son bref regard – et cela n'avait fait que renforcer sa propre convoitise – ; mais là ! charmants ses traits, charmants ses yeux bleus profonds, charmante la disposition proportionnée de son visage. Et quelle élégance ! il faisait attention à lui. Sans doute quelqu'un de bonne compagnie.

« Tant mieux, songea-t-elle. La séduction n'est pas un jeu de gens vulgaires. Il me faut quelqu'un à ma hauteur afin que soit rassasié mon appétit de plaisirs... oh ! qu'il sera doux de le voir tâcher de rester digne, tandis que son regard trahira son immense frustration ! Et s'il essaie de prendre de force ce qu'il avait espéré... »

Elle eut un frisson en imaginant ce qui pouvait advenir alors. Combien d'hommes avaient essayé de la soumettre par la force, affreusement déçus de se voir répudiés ; ceux-là avaient tous fini de la plus abominable des manières : dévorés, parfois vivants, avec supplément de cruauté et de barbarie. C'est la fin qu'elle préférait ; tuer après avoir déçu. Un tel final avec un vampire, voilà la volupté suprême. Si seulement il en restait plus !

Tandis qu'elle allait à ces délicieuses et sanglantes songeries, les lumières de la pièce s'éteignirent, quelques gens applaudirent comme il était de coutume – pas elle ; elle méprisait la pièce avant qu'elle eût commencé – et les trois coups tonnèrent. Le rideau se leva sur un décor... médiocre. C'était une vieille cave, comme celle dans laquelle ils étaient – mais meublée : un tapis par terre avec un oreiller, une table, deux tabourets, et des boîtes de conserve empilées dans un coin. Au milieu, une jeune fille, hâve, vêtue de haillons, environ quatorze ans, qui semblait incarner une pauvrette que la guerre frappait. On entendait des effets ; de derrière ou dessous la scène s'élevaient des sons de tambours censés, sans doute, rappeler des explosions. Un jeune homme entra par le côté Jardin, et ils joignirent leurs mains.

« Ah ! quelle douleur nous afflige
Ma bien-aimée... »


Et l'attention de la vampire retomba sans attendre la fin du vers. C'était médiocre. Mièvre, misérable, mauvais acteurs, mauvaise imitation du style ancien qui ne daignait pas même respecter la rime, décors laids : son jugement était sans appel après seulement une trentaine de secondes. Toute la salle semblait autant ennuyée qu'elle, mais ne bougeait pas. On est, parfois, prêt à avaler n'importe quoi pour tromper l'ennui. Elle porta un regard vers sa proie. Il montrait davantage d'intérêt, mais peut-être feignait-il pour dissuader sa comparse à côté de lui de le déranger ? Elle sourit ; c'était cela, sans doute. Mais elle savait y faire.

« Monsieur, comment ce début vous paraît-il ? », lui dit-elle à mi-voix de son ton le plus chaleureux et poli.

La chasse était ouverte.


Dernière édition par Aleksandra Krovojadnya le Lun 8 Avr - 15:01, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: De l'Art de Décevoir. [PV Vladimir Sadovski]   Dim 7 Avr - 13:37

Puisant dans le peu de concentration qu’il lui restait, Vladimir se força pourtant à rester attentif à la scène qui se jouait devant lui. Les différentes odeurs mêlées au délicat parfum de sa voisine le rendaient nerveux. Non seulement il pouvait sentir le pouls des hommes – et surtout femmes – autour de lui, mais par surcroît, sa camarade de rangée s’efforçait de se rendre toujours plus intéressante. Ne cessant de se tortiller sur sa chaise, probablement ennuyée par la pièce, elle dérobait à chaque instant un peu plus les restes de forces du vampire. Finalement elle lui adressa la parole. Il n’en fit pas surpris et l’avait même sentie venir ! Mais au fond de lui, c’était tout autre chose qu’il espérait.

« C’est à la hauteur de mes attentes. »

C’était un mensonge, bien assurément, et un mensonge tout à fait sincère, par-dessus le marché. En réalité, il n’y avait même pas besoin d’y être attentif afin de le remarquer – la pièce était tout sauf intéressante. C’était une espèce de caricature tragique aux jeux d’acteurs bien trop exagérés, même pour ce genre. A partir de là tout devenait intéressant, tout sauf la pièce en elle-même. Vladimir se laissa glisser dans son fauteuil, de sorte qu’il y fut vite plus allongé qu’assis. Par la même occasion, il se plongea dans une méditation qu’il avait l’habitude de faire afin de sonder ce qui l’entourait, sans pour autant se tourner ou retourner. Il sentit la présence de plusieurs femmes probablement de caste assez noble, à l’odeur et l’impression veloutée que lui procurait la senteur de leurs robes en mousseline et parfois en satin, ainsi que la délicatesse des bas de soie. Mais finalement, il pensa, tout en s’égayant de cette petite folie, qu’elles feraient un repas de bonne compagnie et, brusquement, il sortit de sa transe, livide. Sans même qu’il eut le loisir de s’en rendre compte, ses rêveries étaient parties loin, très. Aussi bien qu’il s’était surpris à presque illusionner sur l’une d’elles qui n’était autre que sa voisine. Il voulut qu’elle se mît à sa disposition, sans scrupules, et qu’elle devienne, le temps d’un soir, son objet, sa réalité. Pourtant, bien vite il se rendit compte que cela ne resterait que fantasme et qu’elle était sûrement bien plus dangereuse qu’elle n’y paraissait.

« Et qu’en pensez-vous ? », demanda-t-il avec une pointe d’insolence.

Il s’était maintenant posé la question d’une possible manipulation. Elle n’était pas une humaine et cela suffisait à laisser supposer qu’elle pouvait être la détentrice de diverses facultés dont les mortels ne pourraient jamais se faire valoir ! Un frisson lui parcourut le dos. Bien qu’il fût un vampire, lui n’avait jamais hérité de ce genre de dons. Il en vint même à se demander s’ils existaient vraiment. Mais a-t-on besoin d’un don en particulier afin de charmer ? Cela est sûrement sujet à débat et le moment était inconvenant. En tout cas, il n’allait pas se laisser faire si aisément. Une terreur confuse, immense, écrasante pesait sur lui depuis qu’il avait croisé le regard de cette femme. Il pensa aux mouches qui vivent quelques heures, aux bêtes qui vivent quelques jours, aux hommes qui vivent quelques ans, aux terres qui vivent quelques siècles. Quelle différence donc entre les uns et les autres ? Il ne s’était jamais senti aussi faible et misérable qu’en ce jour, à cet endroit, devant cette pièce de théâtre qui continuait à être jouée et ironiquement admirée par les gens installés dans la salle. Quelle chance il avait eue, de devenir un être immortel. N’en avait-il pas profité ? Alors il songea à tous les mystères cachés dans les existences. Il sentit que c’était peut-être son tour d’être emmené. Mais il avait peur et, il n’avait jamais osé se l’avouer, ce qui lui faisait le plus effroi, c’était de voir sa seconde vie s’envoler !
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MessageSujet: Re: De l'Art de Décevoir. [PV Vladimir Sadovski]   Sam 20 Avr - 18:00

À la hauteur de ses attentes ! Par tous les diables, était-il pourvu de si peu de goût que cela ? Le monstre de femme réprima une moue de déception, refroidie dans ses ardeurs. Un homme pourvu de si peu de jugement esthétique ne pourrait pas offrir une déception digne de ce nom. Non pas qu’il fût implaisant d’envoyer sur les roses un homme de basse culture plutôt qu’un homme haut et doté d’esprit, mais il décevait les espoirs qu’elle avait placés en lui. La pièce continuait aussi atrocement qu’elle avait commencé et le public était toujours autant attentif ; comment cet homme d’apparence si charmante pouvait-il s’abaisser au niveau de cette plèbe inculte ?

Mais elle se rendit bien vite compte qu’il mentait – en fait, la paire de seconde qui avait suivi sa réflexion sur son manque de goût. Il partait ailleurs, il rêvassait. Sa façade attentive n’avait pu se maintenir face à la médiocrité, et Aleksandra en fut soulagée. Il n’avait menti que pour ériger une sorte de défense ; sans doute sans trop calculer pourquoi. Il rêvassait, oui… sans doute d’elle… certainement d’elle, et ce à son propre insu. L’attraction qu’elle exerçait sur les hommes commençait à prendre effet. La toile était tissée autour de son comparse nocturne.

« Et qu’en pensez-vous ? »

Le jeu commençait donc réellement ; il ouvrait la conversation.


« Monsieur, je dois vous avouer que je suis profondément déçue. J’ai payé une entrée pour une pièce qui ne mérite pas que l’on en débourse une seule pour être vue. Quel dommage, vraiment… moi qui désirait tellement m’amuser, tromper l’ennui de cette ville grise et triste ! Car ne vous y trompez pas, le genre humain et le genre… »

Elle s’interrompit un court instant. À Olide comme ailleurs autrefois, il était des secrets qui ne se discutaient pas, des mots qui ne se prononçaient pas ailleurs que dans l’intimité d’un huis-clos.

« Le genre humain, dis-je, a beau aspirer au renouveau, il le fait sans énergie, sans conviction aucune. En bref, les gens ici sont mous et désabusés. Alors pour une femme du monde l’ennui vient vite. Voyez ! – elle balaya la salle d’un revers de la main – combien ici sont bien issues ; pourquoi se perdent-elles dans un tel lieu à regarder une pièce si médiocre ? L’ennui, vous dis-je. Elles attendent qu’une bonne compagnie vienne leur insuffler l’énergie qui leur manque. »

Elle prit son ton le plus poli, le plus avenant, le plus gentil ; et elle s’y prit si habilement dans sa façon de parler qu’elle ne doutait pas un instant que l’homme baisserait sa garde, ne percevrait pas son intention de le séduire, de l'attirer à elle. Eût-elle même clamé à haute voix « je veux que tu me prennes avec toi, bel homme, et que nous passions la nuit ensemble », on lui aurait répondu « allons, un peu de sérieux, je vois bien que vous n’êtes pas ainsi ». Mais celui auquel elle faisait face était tout sauf un homme ordinaire. C’était un démon des nuits, comme elle. Et bien que même ceux-ci s’y trompassent souvent sur ses intentions réelles, il était quelquefois arrivé que l’un se méfiât, percevant sa vraie aura de monstre derrière le masque de la femme innocente et chaleureuse. Elle était bien trop sûre d'elle... à tort ou à raison ?

Mais pour l’heure, elle n’avait pas été si explicite que cela. Elle n’avait fait que lui tendre une perche en espérant qu’il la saisît, en lui disant, indirectement, qu’elle cherchait quelqu’un de bonne compagnie pour tromper son ennui ; après tout, n’était-elle pas qu’une fragile mondaine, si aisément dupable et maîtrisable ?
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De l'Art de Décevoir. [PV Vladimir Sadovski]

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